Le Mandela arabe était un homme d'Etat, mais pas un homme de pouvoir. Un pur, mais pas un dur. Un pragmatique qui a avalé bien des couleuvres, mais qui n'a jamais perdu de vue son seul combat, celui des droits de l'homme. Hommage à un homme qui, en toute discrétion, a soulevé des montagnes.
Bio express.
1950. Naissance à Sidi Ouahi, dans les Zemmour
1970. Participe à la création d'Ilal Amam.
1975-1991. Séjour de 17 an en prison ponctué, entre autres, par l'obtention d'un DEA en linguistique.
1992. Rejoint l'OMDH dont il devient rapidement la principale cheville ouvrière.
1999. Fonde le Forum vérité et justice, dont il devient président.
2001. Met au point la “commission vérité” au sein du symposium tenu conjointement avec l'AMDH et l'OMDH
2002. Quitte le Forum vérité et justice
2003. Nommé secrétaire général du CCDH
2004. Officiellement installé président de l'IER
2006. Nommé président du CCDH, poste qu'il occupe jusqu'à sa mort (il a tenu une dernière séance de travail deux jours avant sa mort, le 20 mai 2007).
Tout s'est donc terminé à Sidi Ouahi, village perdu entre Tiflet et Khémisset - slt titi-, dans le pays des Zemmour. Driss Benzekri y est retourné mort, en cette longue, longue journée du 23 mai, l'une de ces journées où l'on se dit, devant les flots ininterrompus de visiteurs, que “tout le
Maroc est là”. Au premier rang des milliers de personnes venues rendre hommage à l'enfant du pays, le prince Moulay Rachid. “Regardez, regardez, il va marcher à pied de la mosquée au cimetière, comme tout le monde !”, chuchotent, stupéfaits, les villageois. En effet, Moulay Rachid, ce jour-là, a fait une entorse au protocole princier. Il a marché sur plus d'un kilomètre sans tapis rouge, sans voiture, sur un sentier étroit, cahoteux, poussiéreux, au milieu d'une foule qui se bouscule pour voir, une dernière fois, le cercueil du défunt. Une première.
Le refus du protocole
L'enterrement de Driss Benzekri a été à la mesure de l'homme : fédérateur, simple et - tranquillement - révolutionnaire. Non, le mot n'est pas trop fort. Sous ses airs tranquilles, l'homme a conduit bien des révolutions. Comme celle, mémorable, du 7 janvier 2004. Ce jour-là, Mohammed VI assiste à la cérémonie d'installation de l'IER. En plus du président Benzekri, le roi investit officiellement les seize membres de l'Instance et, surprise, les uns se présentent en jellaba et s'abaissent pour le traditionnel baisemain royal alors que d'autres, dont Benzekri, sont en costume cravate et se contentent de tendre la main au souverain. Dûment retransmise par la TVM, cette spectaculaire entorse au protocole (une première, dans pareille cérémonie) n'est pas le fruit du hasard. Non seulement Benzekri a prémédité le geste, mais il a dû mener plusieurs rounds de négociation avec le protocole royal (et recourir en fin de compte à l'arbitrage de Mohammed VI lui-même), avant d'aboutir à cette scène ahurissante. Un proche du défunt raconte : “Driss avait commencé par rejeter l'idée du baisemain au nom de tous les membres de l'IER, mais il s'est heurté à un farouche refus du protocole. Il est revenu plusieurs fois à la charge en expliquant, calmement, que refuser le baisemain n'était pas une offense au roi, mais la manière de se conformer à la logique de rupture qui habite la plupart des membres de l'Instance. Ce n'était que pour le principe, mais cela avait toute son importance”. Le ton du président Benzekri est ferme, son message est clair : le maintien du baisemain obligatoire pourrait bloquer indéfiniment la cérémonie d'investiture, tandis que son abolition rassurerait les membres de l'IER sur la crédibilité de leur marge de man½uvre. Résultat : “La fermeté de Benzekri et son ton apaisé ont fini par faire douter les représentants du protocole, qui se sont retrouvés obligés d'en référer au roi”. Lequel a tranché, coupant la poire en deux : “Que chacun fasse comme il veut, le baisemain n'est pas une obligation”. Le jour de l'investiture, les membres de l'IER se présentent ainsi en deux camps étonnamment opposés : ceux en jellabas qui embrassent la main royale, ceux en costume cravate qui la serrent - respectueusement, quand même.
Benzekri a osé, le roi aussi. Pour bien mesurer l'impact et la symbolique de cet épisode, il faut rappeler cette anecdote de l'ancien règne : la rencontre entre Hassan II et Mohamed Bensaïd, député de l'opposition et chef d'un parti de gauche, dans les années 1980. “Hassan II recevait, ce jour-là, plusieurs opposants au Palais. Tous lui ont embrassé la main... sauf Bensaïd, qui s'est approché de Hassan II pour le saluer à la manière des anciens de la résistance, avec une tape à l'épaule et une poignée de mains. Le roi l'a immédiatement repoussé et lui a lancé, l'½il mauvais : qui es-tu, toi ? (...) Quand on est à Dar El Makhzen, on respecte son rituel”. Ce jour-là, l'opposant a été raccompagné à la porte par le directeur du cabinet royal, Ahmed Bensouda, hors de lui. ...